Coups de coeur

Coups de coeur

Confinement :

Voici une série de textes sur le confinement écrits « à la manière de » par Marie-Chantal Latour, ancienne professeure de lettres à Beaune. Une série de pastiches que j’ai adorés et que je me propose de vous faire découvrir au fil des jours.

À la manière de : Saint-Exupéry, Corneille, Proust, Hugo, Nerval, Voltaire, Mme de Sévigné…

Saint-Exupéry :

   – Pourquoi restes-tu dans ton terrier ? dit le petit Prince

– Parce que je suis confiné, dit le Renard.

– Que veut dire ce mot que je ne connais pas ?

– Confiné, cela veut dire que je dois rester chez moi, que je n’ai pas le droit d’aller folâtrer dans les bois, que je ne dois plus chasser les poules, que je n’ai pas le droit de m’approcher de toi, encore moins de te toucher, que tu n’as pas le droit d’effleurer mon pelage pourtant si doux, que nous ne pouvons que nous parler, mais de loin.

-Mais, dit le petit Prince, comment te connaîtrai-je si nous restons éloignés l’un de l’autre ?

-Il y a bien des façons de se connaître, dit le Renard… On peut d’abord se regarder. Vois-tu là-bas, le loup hargneux qui semble grincer des dents et maugrée dans sa gueule, celui-là est en colère et serait prêt à avaler tout ce qui est à sa portée parce qu’on lui prend sa liberté ! Vois-tu les rats, à l’affût, ils se jettent sur la moindre proie, encore pantelante, pour la dépecer et s’en nourrir. Vois- tu les fourmis qui courent sans cesse, nettoient constamment leur logis, construisent, aménagent, bâtissent, elles ne vivent que pour elles et se moquent bien d’être confinées. Vois-tu les abeilles qui continuent à butiner et à répandre partout la vie. Vois-tu les cigales qui n’ont pas cessé de chanter !

-Je vois que les créatures sont bien différentes, dit le petit Prince, mais toi, Renard, toi que fais-tu ? Je n’aperçois que tes yeux brillants qui dépassent à peine du terrier.

– Moi, dit le Renard, je regarde les autres et j’apprends la vie. J’ai découvert qu’elle était bien fragile : la rose que j’admirais tant hier est toute fripée ce matin, elle était pourtant si belle !

– Ma rose, dit le petit Prince, ma rose est fripée ! et il se mit à pleurer à chaudes larmes…

– Ne pleure pas, dit le Renard, ta rose va mourir, mais tu l’as admirée, tu l’as respirée, et pour toi elle ne sera jamais morte. L’essentiel, c’est ce que l’on garde dans le cœur !

Corneille :

O rage, ô désespoir, ô vieillesse ennemie !

Sans projets, sans désirs, sans sujets, sans envie 

En ce jour douloureux me voilà confinée

 Songeant avec douleur à notre destinée…

Moi, qui naguère encore, serviteur zélé

De la littérature et de ses épopées,

Moi, qui jadis aussi, ai fait briller des yeux 

Lisant à la jeunesse des contes merveilleux,

Moi, prêtresse des rimes et des prosopopées 

Déclamant des tirades sur un ton inspiré,

Me voici en ces lieux, recluse, retirée

N’ayant plus d’auditoire, n’ayant plus qu’à aimer

 Ce silence éprouvant, austère et perturbant

Ce silence infini, morne et sans mouvement,

Ce silence oppressant montrant de chaque chose 

L’immense vacuité source d’ennui morose.

Marcel Proust

  Ce confinement me pesait, non que je n’en eus l’habitude, habitué depuis l’enfance à garder la chambre pour surmonter ces crises épuisantes qui m’assaillaient, mais il avait un caractère nouveau, je n’étais plus l’objet de l’attention de la vieille bonne, elle ne m’approchait que de loin, se contentait de poser le plateau sur la table basse et se retirait avec un soupir de regret, elle me laissait seul face à mes angoisses et j’en étais réduit à passer mon temps collé aux carreaux donnant sur le parc où il ne se passait rien, ni robe légère, ni ombrelle, plus personne m’empruntait les allées désespérément vides… On avait coupé l’herbe, arraché les herbes folles qui gisaient en un tas confus près de la terrasse, et tout à coup ce parfum violent qui semble exsudé par le soir monta jusqu’à moi, je fermai les yeux et me laissai envahir par cette fragrance venue du fond de mon enfance : les vacances chez ma grand-mère, le vieux jardinier au chapeau de paille effrangé, les jeux auprès du bassin, les bousculades avec mes cousines, la lassitude des soirs d’été où l’on a trop couru, trop ri, trop vécu, tout cela me fut rendu et une bouffée de joie m’inonda : rien n’avait disparu, la vie, la vraie vie m’était rendue et je humais cette odeur avec délices.

Victor Hugo 

Il régnait. On était vaincu par sa conquête,

Pour la première fois tous baissaient la tête.

Sombres jours ! Le virus avançait triomphant

Insolent et rebelle parmi les corps souffrants.

Il régnait, il régnait toujours. Malheureux, 

Eperdus et confus, des plus jeunes aux plus vieux

Tous courbaient le dos et retenaient leur souffle

Tous se calfeutraient, jusqu’au moindre maroufle,

Tous espéraient en vain échapper au massacre

Respirant avec peine l’air devenu plus âcre.

Des confins du Texas aux rives de l’Adour

Il étendant son règne, convoquant chaque jour

Des milliers de vautours se repaissant sans cesse

De tout ce qui abat, qui maltraite, qui blesse.

On entendait partout pleurant sur leur misère

Les hommes impuissants maudissant cette terre

Qui échappait soudain à leur vaste pouvoir

Qui remettait en cause leurs choix et leurs savoirs.

Il régnait toujours sans conteste et sans partage 

Minuscule, invisible ! Les hommes désertaient les plages 

Désertaient les forêts, les vallons et les bourgs,

Fuyaient la compagnie même de leurs amours. 

L’humanité entière s’interrogea soudain

Redoutant le présent, craignant le lendemain,

Vit sa fragilité mise à jour, révélée

Par un virus sournois, tout puissant et masqué.

Gérard de Nerval

Je suis le Ténébreux, le Veuf, l’Inconsolé

Le virus inconnu, incertain, mal-aimé,

La peste redoutable, le fléau incarné

Le maître incontestable de tous les confinés.

Dans vos logis étroits je vous tiens enfermés 

Nonchalants et oisifs, passifs et désœuvrés, 

Sans espoir d’évasion, pleurant vos libertés 

Vous êtes sous ma loi, vaincus et humiliés.

Belzébuth ou Satan, Lucifer ou le diable

Vous cherchez, mais en vain, un nom pour me nommer 

Vous rattachant ainsi aux plus anciennes fables.

Retenant en mes mains toutes vos destinées

 Je vous conduis parfois au bord de l’Achéron 

Et vous rêvez souvent de ma disparition.

Voltaire

Candide, tout transi, affamé, affolé par ce qu’il venait de vivre se traîna jusqu’au seuil d’un vaste bâtiment où semblait régner une extrême agitation. A tous moments, sirènes hurlantes et gyrophare allumé, entraient ou partaient des ambulances, des brancardiers vêtus comme des cosmonautes, transportaient des malades à l’intérieur. Profitant de l’anarchie qui semblait régir ce lieu il se glissa dans le cœur de l’édifice. Partout dans les couloirs, allongés sur des civières, ou tassés sur des chaises, des malades toussaient à fendre l’âme, une armée de blouses blanches s’affairait autour d’eux, prenant leur température, les questionnant, courant en tous sens pour trouver un masque, un lit, un respirateur, un calmant. Certains semblaient épuisés et s’appuyaient un instant contre le mur avant de repartir de plus belle.

Horrifié par ce spectacle, Candide s’échappa discrètement et poursuivit son chemin. Là, devant une boutique des files interminables s’allongeaient pour obtenir une baguette de pain, plus loin d’autres sortaient avec des chariots surchargés de toutes sortes de produits. Des livreurs anonymes sillonnaient les rues pour livrer aux plus riches des repas de traiteurs. Sur un immeuble il vit une pancarte incitant les soignants à ne plus rentrer chez eux pour ne pas contaminer les habitants. Certains même les menaçaient de porter plainte pour tentative d’homicide. Et, sur les trottoirs de la périphérie, enroulés dans un mince duvet, il vit des hommes et des femmes, sans abri, sans soutien, aux yeux vides et las.

Oh Pangloss, s’écria-t-il, en s’enfuyant à toutes jambes, est-ce là le meilleur des mondes que tu m’avais promis ? Et il en oublia même Mademoiselle Cunégonde !

Madame de Sévigné

A Paris, ce lundi 28 avril

Ma chère enfant, je vais vous dire la chose la plus curieuse, la plus étonnante, la plus inquiétante, la plus affligeante, la plus désolante, la plus consternante, la plus abominable, la plus surprenante, la plus effrayante, la plus épouvantable : une chose dont on ne trouve que peu d’exemples dans les siècles passés, une chose que l’on a peine à croire, une chose qui sème la peur et la consternation à la cour comme à la ville, une chose enfin dont vous ne pouvez avoir entendu parler au fond de votre province, les nouvelles sont si lentes à y parvenir, une chose qu’il faut que je vous dise malgré l’horreur qu’elle suscite : un virus inconnu fait des ravages partout à Paris et même à Versailles, et le Roi, dans sa grande prévoyance, nous a tous confinés ! Plus personne dans les jardins si habilement dessinés par M. Le Nôtre, plus personne dans la grande galerie des glaces que le monde entier nous envie, plus de chasses, plus de ballets, plus de comédies !

Pouvez-vous imaginer mes journées ma Bonne ? Les servantes ont toutes les peines du monde à s’approvisionner, trouver de la nourriture leur prend un temps fou, elles n’en ont plus guère pour apprêter les mets et nous devons nous contenter de plats fades et souvent insipides. Quand je pense aux dîners de M. de Vatel, si raffinés, si inventifs, il m’arrive d’en pleurer de dépit ! Impossible ensuite de sortir ! Plus de sermons de M. Bourdaloue, bien longs certes, mais qui contenaient tant de maximes édifiantes ! Plus de représentations des pièces de M. Racine, vous savez que je trouvais bien excessives ses analyses de la passion, surtout destinées à la Champmeslée, mais depuis sa conversion il avait donné de bien jolies choses chez les demoiselles de Saint-Cyr, et j’ai encore en mémoire cette magnifique représentation d’Esther par ces jeunes filles que l’on aurait cru faites pour cela ! J’en avais profité pour dire à madame de Maintenon que la peine qu’elle prenait à éduquer ces pauvres jeunes filles était ici bien récompensée.

Croirez-vous que mes seules distractions ce sont ces lettres que je vous écris ? Encore ne sais-je si vous les recevrez, le service des postes est tellement affecté par cette situation incroyable. Ah, ma bonne, même si vous me manquez infiniment, je suis bien heureuse que vous soyez dans votre château de Provence ! Qui pourrait penser que ce virus aille si loin dans les terres ! J’ai écrit aussi à mon cousin, le comte Bussy-Rabutin, exilé dans sa terre de Bourgogne et qui fait montre d’une belle résignation et d’une grande fermeté d’âme. La Providence l’a bien accablé, et nous accable tous ici, est- ce pour nous inviter à réfléchir sur le sens de nos vies ? Mais elles sont si courtes qu’il nous faut en savourer les agréments et savoir prendre le temps comme il vient… Vous me voyez bien philosophe, mais cette réclusion m’afflige plus que vous ne pensez…

Voilà ma Bonne, de tristes nouvelles, mais je vous embrasse avec une tendresse dont je crois que vous ne doutez pas.

A la manière de La Fontaine 

Le lion et les vieux rats

A la manière de La Fontaine 

Un tout jeune lion, la crinière flamboyante 

L’œil vif, le regard fier, la prunelle brillante 

Présidait au destin d’un antique pays

Depuis qu’au mois de mai tout lui avait souri. 

Les débuts furent heureux ! Fêté et adulé 

Flatté et célébré, le monarque installé

Dans l’antre du pouvoir, un palais somptueux, 

S’attela à la tâche, enthousiaste et sérieux.

Dans sa hâte d’agir bien sûr il bouscula

Quelques vieux rats puissants et ravis d’être là 

Qui régnaient sans partage depuis des décennies… 

Mais la jeunesse ignore les rancoeurs, les soucis 

Et s’en va de l’avant dans sa hâte de vivre,

De transformer le monde. Car elle se croit libre…

 Or un destin jaloux décida d’éprouver

La force et le courage du jeune couronné

Envoya un fléau comme aux temps reculés

Et sema la terreur dans toute la contrée.

De quelques coups de patte, calculés et puissants

Il tenta d’écarter le danger imminent,

S’efforça d’ordonner en ordre de bataille

Les rats qui ne rêvaient que de faire ripaille,

Qui se vautraient naguère, tranquilles et insolents, 

Dans tous leurs privilèges acquis depuis longtemps.

Au lieu de s’attaquer à la cause commune,

De faire bloc, ensemble, contre la peste brune,

Les rats virent ici l’aubaine inespérée

De prendre une revanche depuis longtemps souhaitée.

 L’un s’indigna bientôt que l’on osât toucher

Aux libertés sacrées, au droit de circuler

Un autre s’alarma que l’on manquât soudain

De lits, de matériel et même de médecins,

Tous oubliant bien sûr avec belle constance

Les piètres résultats de leur imprévoyance ! 

Grignotant par ici, contestant sans répit,

Et toute vérité falsifiant sans souci

En dépit du grand nombre et de ses lendemains

Ils s’acharnèrent tous contre leur souverain.

Aculé, dépité, il tenta de faire face

D’impressionner encore par son regard de glace, 

Mais devant les assauts, répétés, incessants,

Il recula parfois, il recula souvent…

Méfiez-vous des vieux rats, des vieux chauves trop gras 

Tels des potentats ils ne sont jamais las

D’accumuler sans cesse et voient comme un outrage 

Quiconque fait parfois preuve d’un grand courage !

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